Robert Boynton
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Le retour du refoulé

L’étrange cas de Masud Khan

Boston Review, December 2002/January 2003
Le retour du refoulé L’étrange cas de Masud Khan Robert S. Boynton

Au mois de Février 2001, le monde psychanalytique fût secoué par un article publié dans la London Review of Books, signé par Wynne Godley, chercheur invité de l’Institut économine Levi du Bard College, professeur émérite d’économie appliquée de la Cambridge University, autrefois membre du H.M. Treasury Panel of Independent Forecasters (les Six Sages). Sous le titre de « Pour sauver Masud Khan », l’article fait le récit de la longue psychanalyse de Godley avec Mohammed Masud Raza Khan, analyste charismatique Anglo-Pakistanais qui, comme on venait de l’apprendre – avait couché et abusé de nombreuses de ses patientes. Selon le récit de Godley, il a été essentiellement torturé par Khan du début à la fin de son analyse. « A peine commencée, dès notre première rencontre, la relation thérapeutique a été complètement subvertie », écrit-il. Au cours de séances ultérieures, Khan a violé toute limite entre analyste et patient conçue. Il a assailli Godley (« Et imaginer que vous autres avez dominé le monde ! »). Il potinait librement au sujet de sa vie sociale auprès de noms de première catégorie (Rudolph Nureyev, Julie Christie, Peter O’Toole, Mike Nichols) et de ses autres patients, allant même jusqu’à arranger une affaire entre Godley (heureux en mariage) et une de ses patients (Khan a prétendu qu’ils étaient « faits main l’un pour l’autre »). Les trois – les deux patients et leur analyste – ont même joué au poker ensemble (Khan a triché). Dans des circonstances moins plaisantes, Godley a été témoin d’une dispute d’ivrognes entre Khan et son épouse, la belle première ballerine du ballet royal Svetlana Beriosova, qui s’est terminée par un coup de pied porté à l’aine de Khan et un évanouissement à l’entrée de leur immeuble. Cet article fût dévastateur car Khan a été un des meilleurs et des plus brillants psychanalystes – un des principaux analystes didacticiens, directeur du Sigmund Freud Copyrights, un des protégés d’Anna Freud, et collaborateur pendant longtemps du plus important et plus célèbre analyste d’enfant du vingtième siècle, D. W. Winnicott (Khan a été l’éditeur – et certains disent même le coauteur – des nombreux livres et articles de son mentor). Avec ce pedigree impeccable, il a constitué le lien entre une légendaire première génération d’analystes et certains des analystes les plus importants d’aujourd’hui. En effet, Anna Freud soulignait que Khan connaissait l’œuvre de son père mieux que quiconque (sauf elle-même, bien sûr) et elle l’a soutenu à chaque fois que Khan a provoqué la colère de la Société britannique de psychanalyse. Les réactions professionnelles aux révélations de Godley ont été rapides et défensives. Alors que ce n’est pas un secret que des transgressions sérieuses des limites professionnelles entre analyste et patient sont une plaie de l’analyse de nos jours, il reste néanmoins le fait accablant cette fois-ci que nombreux des analystes contemporains de Khan y compris de le vénérable Winnicott étaient au courant de ses infractions au moment même où il les commettait, mais n’ont rien fait. « C’est comme un retour aux temps de Freud et des pionniers de la psychanalyse. Tout est critiqué et réévalué, tout est à reprendre », dit Gregorio Kohon, an immigré argentin courageux et membre respecté du London Institute of Psychoanalysis, élève de Khan au début des années 1970. « Toutes les familles ont des secrets. Et ce que nous assistons dans la “famille” psychanalytique n’est rien de moins que le “retour du refoulé”. Kohon suggère que la révision actuelle des traditions peut être le premier pas d’un retour aux promesses de la psychanalyse à ses origines. » Entre 1895 et 1905, la recherche par Freud d’une guérison des « désordres nerveux » est devenue une « science de l’esprit » à part entière. Selon ses premières thèses, des souvenirs et des sentiments douloureux étaient refoulés dans l’inconscient et passaient à s’exprimer à travers les symptômes physiques des patients. Après avoir essayé l’hypnose et d’autres formes de suggestion, Freud a découvert qu’un patient pouvait soulager ses problèmes à travers la libre association, ramenant donc ses souvenirs au premier plan. Freud a remarqué que, en le faisant, le patient dirigeait avec force vers son analyste (ou « transférait ») ses émotions associées à des personnes de son passé. La découverte par Freud du transfert (et du « contre-transfert » la redirection de ses émotions de son passé que l’analyste impose au patient) a constitué le centre de la théorie psychanalytique. Maniée avec attention, le transfert était la clé du potentiel curatif de la psychanalyse, mais seulement quand un cadre professionnel strict comprenant le patient et l’analyste était respecté. Dans ses « Recommandations aux médecins qui pratiquent la psychanalyse », de 1912, Freud a théorisé le cadre nécessaire à la régulation de la confusion générée par un transfert mal manié, destructeur de la relation analytique. L’analyste doit écouter les libres associations du patient avec une attention flottante, il doit rester opaque et résister à la tentation d’influencer ou d’améliorer le patient. Le but de la psychanalyse est, pour l’analyste, d’utiliser « son propre inconscient comme un organe récepteur à l’égard de l’inconscient transmetteur du patient », affirme Freud. Quand le transfert est mal manié, l’analyste et le patient peuvent remettre en scène plutôt que d’analyser les relations ennuyeuses que chacun garde avec des personnages de leur passé. Les dangers inhérents à la relation psychanalytique n’ont jamais été niés. • * * Alors que la psychanalyse semble parfois vivre dans un état de crise perpétuelle, même les observateurs les plus blasés reconnaissent que l’affaire Khan-Godley est venu jouer un rôle important dans son histoire. Aujourd’hui, presque tous les concepts freudiens sont réexaminés – le transfert, le contre-transfert, le refoulement, le complexe d’Œdipe. La sommation de critiques de la part d’auteurs tels que Frederick Crews, Adolph Grunbaum, Frank Sulloway et Peter Swales, a obligé les défenseurs de la psychanalyse à reconsidérer ses fondements scientifiques tout autant que l’histoire officielle de sa création et de son développement. Les studieux les plus sophistiqués de la psychanalyse ont reconnu ses difficultés, se sont appropriés les thèses de leurs critiques et ont essayé de poursuivre leurs avancés. Les recherches des neurosciences confirment des nombreuses thèses freudiennes au sujet de l’inconscient. Des studieux de la culture s’inspirent des recherches philosophiques de Freud. Que la « nouvelle » psychanalyse se considère comme une philosophie, comme une science ou commeune critique culturelle, tous s’accordent pour considérer le moment actuel particulièrement fertile dans un repositionnement le projet général de Freud. Les questions au cœur de la psychanalyse – son projet d’éclairer nos raisons de faire ce que nous faisons, nos difficultés de réalisation de ce que nous voulons, et nos raisons de souffrir – gardent leur vigueur. Le débat théorique a eu des implications pour la pratique de la psychanalyse et les scandales autour de Khan a réactualisé beaucoup de divergences depuis longtemps endormies. Le but de la psychanalyse est-il de « guérir » ou simplement de réconforter ? Les psychanalystes doivent-ils garder une distance clinique et professionnelle et respecter les « limites » posées entre eux-mêmes et leurs patients, comme la psychanalyse classique soulignait ? Ou bien doivent-ils chercher une « relation réelle », effaçant ces limites, de manière à soigner le patient ? Et, plus particulièrement, des nombreux psychanalystes se demandent si ce qu’a fait Khan a été si anormal ou bien si certaines des idées de la tradition Britannique elle-même n’encouragent-elles pas involontairement des transgressions des limites tellement flagrantes. La même tradition dans laquelle Khan s’est formé comme analyste n’aurait-elle pas manqué de le guérir comme patient ? Ne devrait-on pas accuser « saint » Winnicott ? N’aurait-il pas été lui-même une victime, Khan, qui a tourmenté tant de ses patients ? J’ai été abasourdi quand j’ai lu l’article de Godley. Malgré mon scepticisme quant aux fondements scientifiques et l’efficacité clinique de la psychanalyse, j’avais toujours cru que la tradition de Winnicott où Khan s’est formé était définie par son empathie et sa bonté, d’ailleurs propres à Winnicott lui-même. Khan a été tout particulièrement célèbre parmi des écrivains et des créateurs ; il a analysé Christopher Bollas et Adam Phillips, analystes et écrivains fertiles dont l’œuvre s’avance vers ce que Phillips a considéré comme « le Freud postfreudien » ou le « Freud sauvage », soutiens de la créativité et des vies pleinement vécues plutôt que le sévère « Freud des lumières » des interprétations rigoureuses et de l’auto-connaissance. J’avais déjà souligné que Phillips, non seulement analysé par Khan mais aussi auteur d’une excellente biographie de Winnicott, donnait suite à leur tradition. « De Winnicott à Khan, à Bollas et à Philipps, nous allons à la rencontre du self et vers son enrichissement », m’a déclaré Linda Hopkins, psychanalyse et auteure de False self. The Life of Masud Khan, première biographie intégrale de Khan. “Les buts de la “nouvelle analyse” étaient d’aider les gens à se sentir vivants, de s’ouvrir aux changements, et non pas de les guérir d’une quelconque maladie. L’analyste devait chercher d’approfondir et d’élargir l’éventail des expériences. On considérait mieux d’être vivants, vrais et “fous” que de vivre avec un faux self », conclue-t-elle. Mais le monstre décrit par Godley n’a aucune relation avec la personne chaleureuse et pleine d’imagination affectueusement décrite par Phillips. Souffrait-il d’un dédoublement de la personnalité, Khan ? Ou bien les récits contradictoires au sujet de Khan prouvent-ils simplement sa sensibilité empathique qui l’amenait à devenir l’analyste dont un patient particulier avait besoin, même sans le souhaiter ? Est-ce que Khan a incarné la perversion et la reducto ad absurdum des thèses de Winnicott, ou en a-t-il été leur expression la plus parfaite et logique ? * * J’ai pris un rendez-vous avec Godley et, un jour à la fin de l’été, j’ai parcouru une centaine de kilomètres de New York jusqu’au Bard College. Le Levy Economics Institute se situe dans une maison des débuts du vingtième siècle et fait face à un jardin italien, au-delà duquel il y a la nature sauvage qui entoure le fleuve Hudson. Âgé de soixante-dix-sept ans, Godley est, à ne pas s’y tromper, d’origine aristocratique. Grand et svelte, avec un beau visage, il s’habille avec la nonchalance de ceux vraiment “to the manor born”, avec des pantoufles éraflées, des kakis usées, une chemise bleue effilochée, un large chandail de laine marron – même si c’est encore une journée étouffante d’été. Au cours de notre déjeuner, Godley me parle de Masud Khan avec un mélange d’ennui et de désespoir, d’un ton si détaché qu’il pourrait tout aussi bien être en train de parler de l’analyse de quelqu’un d’autre. Pendant ses sept années de séances quotidiennes avec Khan, celui-ci, selon Godley, la découragé de parler de son enfance ou de son passé. Tout ce qui avait vraiment de l’importance, Khan lui garantissait, se passait entre eux deux. « Bien entendu, cela lui permettait d’interférer activement, en jugeant, et de manière extrêmement cruelle, avec chaque aspect de ma vie quotidienne, » dit Godley. À l’occasion, Khan se présentait chez Godley, ivre et sans lui en avertir, pour tourmenter sa belle-fille, elle-même en analyse avec Winnicott, et pour harceler sa femme. Godley ne me permet pas d’enregistrer notre entretien et me semble vouloir cacher des détails autres que ceux sur sur lesquels il a déjà écrit. Ainsi, quand je lui pose ce qui me semble être la question qui va de soi – Pourquoi n’a-t-il pas simplement arrêté avec Khan ? – il semble sortir de ses gonds. Son regard angoissé parcourt le restaurant avant qu’il ne me parle lentement, en utilisant des mots, je le saurai plus tard, dont il s’est déjà servi lors d’une discussion par courriel avec plusieurs analystes. « J’étais cloué sur place et j’ai passé un accord Faustien », dit-il avec gravité. « En échange de ma servitude, je pouvais bénéficier un semblant de vie et des réussites mondaines complètement trompeurs, qui semblaient de l’intérêt de tout le monde. C’était voué à l’échec. Tout cela m’a laissé avec un sentiment de honte dont il m’a fallu longtemps pour me débarrasser… », il semble terminer, avant de reprendre : « Mais je ne crois pas que la vraie question soit pourquoi j’ai continué, mais plutôt celle de savoir pourquoi il a été admis à l’Institut de psychanalyse, pour commencer. » Godley me parle de son enfance malheureuse. Élevé dans un milieu extrêmement riche par un père distant et alcoolique et par une mère erratique, qui parfois s’exhibait nue devant son fils tout en lui parlant du « plaisir intense qu’elle éprouvait lors de ses relations sexuelles », il s’est toujours senti égaré. Après Oxford, où il a étudié sous la direction de Isaiah Berlin, son ami de toujours, et après une brève carrière à Paris en tant que joueur professionnel d’hautbois, Godley s’est engagé dans le Trésor publique. Il s’est marié avec la fille du sculpteur Jacob Epstein, auparavant mariée à Lucian Freud, petit-fils de Freud. Malgré sa réussite professionnelle et familiale, Godley était tourmenté par des crises dépressives et par des hallucinations. Il a cherché de l’aide auprès du seul psychanalyste qu’il connaissait, Winnicott, alors président de la Société britannique de psychanalyse. Winnicott l’a envoyé à Masud Khan, son protégé et patient, mais que Godley ne connaissait pas. Malgré l’horreur de ce que raconte Godley, nous ne devrions pas avoir l’impression que Khan le haïssait, au contraire. « Le plus étrange est que Khan aimait Godley. Il était un de ses patients préférés », me dit un analyste. Et, en effet, Khan pouvait être tout aussi généreux que sadique. Alors même qu’il tourmentait Godley, il le couvrait de cadeaux : la collection complète de l’Encyclopédie Britannique, une lithographie de Leger autographiée, de premières éditions de livres rares. Une fois, quand Godley était grippé, Khan lui a envoyé un médecin, un autre de ses patients, pour le soigner. « J’ai ouvert les yeux et j’ai vu cet homme, que je savais être un patient de Khan, penché sur moi avec un stéthoscope. J’ai essayé de ne pas éclater de rire, mais la situation me semblait absurde », Godley se souvient. Godley me raconte que l’influence destructrice de Khan a été « réparée par un analyste nord-américain compétent et désintéressé ». Peu après la publication de l’article de Godley, Donald Campbell, alors président de la Société britannique de psychanalyse, a lancé une enquête approfondie, impliquant l’étude des minutes d’anciennes réunions du conseil et des différents comités, et des entretiens avec des membres titulaires qui avaient connu Khan. Une réunion fermée a été convoquée pour examiner cette affaire. Elle avait deux buts, m’a dit Campbell : « D’abord, réfléchir sur l’incapacité de la Société à protéger les patients de Khan et la psychanalyse et, deuxièmement, se concentrer sur les questions institutionnelles et sur la collusion inconsciente qui s’est produite, de manière à mieux protéger la pratique de la psychanalyse à l’avenir ». Quand le rapport confidentiel a circulé parmi les membres de la Société – sans être rendu publique , il est devenu clair que la collusion de la Société avait commencé dès le début de la formation de Khan, en 1946. Malgré son échec lors de la cure de son premier cas de psychanalyse – sous la supervision d’Anna Freud , Khan a été néanmoins qualifié comme analyste, dans une transgression flagrante des règles de la Société. « La lecture des minutes (des réunions d’évaluation de Khan), donne l’impression d’une certaine pression pour qu’il réussisse sa formation, » le rapport confidentiel affirme. Ainsi protégé, Khan était lancé. Il est devenu analyste en 1950, à l’âge absolument remarquable de vingt-six ans. Après avoir eu ses demandes ultérieures rejetées à trois reprises , « pour des raisons non spécifiées », continue le rapport, Khan est devenu analyste de formation en 1959. Très clairement, certains membres de la Société doutaient de Khan depuis le début . Selon cette enquête encore, des membres de la Société ont gardé leur collusion autour de Khan même après son aventure extrêmement publique avec une patiente en formation psychanalytique avec lui. Quand son mari, aussi en formation psychanalytique à l’Institut, avec quelqu’un d’autre que Khan , s’est plaint auprès du président de ce même Institut, « il s’est passé quelque temps avant qu’il ne soit pris au sérieux et que des initiatives soient prises. » Plus tard, Khan aura une affaire avec une femme dont le mari était son patient. Le rapport fait aussi état d’un certain nombre de transgressions moins sérieuses. Khan dînait régulièrement avec le père d’une de ses patientes de « haut standing ». Il appelait fréquemment des patients au milieu de la nuit et débarquait chez eux, ivre et perturbé. « Je n’ai pas été le seul », déclare Godley. « Khan était un tueur en série. » Grand, d’environ un mètre quatre-vingt six ou sept, d’une beauté noire, et impeccablement habillé, chez Saville Row avec une touche indienne, Khan ne pouvait pas être pris par le shrink stéréotypé et effacé. Il se voulait un prince Pakistanais et avait une plaque dorée à sa porte qui affichait « Son Altesse Royale Masud Khan ». Évitant les banlieues verdoyantes de Hampstead préférées des analystes londoniens, il vivait en plein Londres, tout près de Harrods, dans un appartement à Hans Crescent. Il avait comme voisins Sir Michael Redgrave et sa famille. Les murs de sa maison étaient couverts de tableaux impressionnistes et postimpressionistes de prix, ainsi que de premières éditions de livres contemporains français et anglais. En 1959, il s’est marié à la ballerine Svetlana Beriosova, qui lui a ouvert les portes des célébrités britanniques et du monde du cinéma. Rudolph Nureyev, Julie Christie, Peter O’Toole, Mike Nichols, Francois Truffaut, la princesse Margaret et Julie Andrews – Beriosova étaiet la marraine de sa fille , fréquentaient des soirées où Khan circulait parmi les invités en accordant des « analyses instantanées » comme des tours de magie. Cela a inspiré son ami, le critique littéraire Frank Kermode, à l’élire « analyste de cirque ». Comme les choses ne vont jamais seules, Kermode devint un ami de Godley quand ils étaient enseignants à Cambridge et ce fût lui qui a appuyé son article auprès de la London Review of Books. Malgré son charm considérable, Khan pouvait aussi être malpoli et autoritaire. « Il faisait des choses assez scandaleuses, comme un lycéen impétueux ou, pire encore, comme le seigneur du manoir », m’a dit Kermode. Il s’est souvenu d’une soirée où Khan provoquait l’épouse de Kermode, la poussant à pleurer alors que les trois dînaient tranquillement ensemble. Kermode a dit à Khan de s’arrêter, sinon ils partiraient. Comme il ne s’arrêtait pas, Kermode s’est levé pour partir, et Khan s’est mis à travers la porte. « Quand j’ai été vers la sortie, il a dit, “Tu ne peux pas partir, si je ne sors pas d’ici” ! Je lui ai répondu – “Ah, mais si, je peux. Je vais monter sur ta table et marcher sur ton service en cristal et sur tes assiettes chinoises sur ma route !” » Kermode commençait à monter sur la table quand Khan s’est retiré de la porte. Une autre fois, Kermode faisait partie d’une douzaine des invités à un dîner très formel de Khan. Alors que l’entrée commençait à être servie, Khan, qui était parti, est revenu vers la salle à manger dans une cape noire, portant une canne, a annoncé qu’il avait un engagement à l’Ambassade du Pakistan et a demandé à ses invités de partir. Les manières de Khan n’étaient pas bien meilleures quand il tenait ses engagements. Le metteur en scène Mike Nichols, son ami intime pendant la décade des 1960, se souvient d’un dîner où Khan s’est aperçu d’un homme qui flirtait avec une femme à l’autre bout de la table : « Vous perdez votre temps, sir ! Vous vous frottez contre le mauvais arbre ! » crie Nichols, imitant l’accent pakistanais marqué de Khan. « Ne voyez-vous pas qu’elle est lesbienne ?! » À une autre occasion, Nichols raconte, Khan a commandé et envoyé un gâteau au chocolat à un homme obèse à une autre table du restaurant, lui criant alors que le garçon lui présentait son cadeau : « Pour que vous puissiez mourir plus vite ! » Certains ont cru qu’avec tout cela Khan visait à prouver ses pouvoirs de persuasion presque magiques. Une fois, alors qu’il buvait un champagne avec l’analyste français André Green, de manière délibérée, Khan a poussé la bouteille posée au bord de la table, en la jetant par terre. Il s’est alors tourné vers l’homme à la table à côté et a exigé qu’il lui présente des excuses, en faisant un tel esclandre que le maître d’hôtel a fini par leur apporter une autre bouteille. Peut-être le plus extraordinaire au sujet du comportement de Khan a été qu’en général personne ne le contrait. Une raison en a été, propose Kermode, l’intelligence de Khan. Il se souvint d’une conférence de Lacan bondée de monde à l’Institut français de Londres, vers 1965, quand l’analyste français était à l’apogée de sa célébrité. « C’était très ennuyeux et ça durait des heures. En fin de comptes, Masud s’est levé, est allé droit vers l’estrade et a interrompu Lacan en disant : “Non, vous vous expliquez mal”. » Khan s’est alors livré à sa propre version de la théorie lacanienne, tandis que Lacan se laissait aller à un sourire béat d’admiration. « De toute évidence, il aimait beaucoup Masud », me dit Kermode. Quand la séduction ne suffisait pas, Khan pouvait très bien manier de manière très adroite le fait d’être un étranger grand et à la recherche d’un conflit dans un monde de analystes blancs, petits et taciturnes. « Il utilisait en permanence toute sorte de manigances dans le but de faire que tous les Occidentaux qui se croyaient supérieurs se sentent très inférieurs », écrit Judy Cooper, ex-patiente de Khan et auteure de sa première biographie. Godley suggère que la double personnalité de Khan – le provocateur et le charismatique – convenaient parfaitement bien aux réticences et à la réserve britanniques. Si jamais un opposant, ou un analysant, affrontai son bluff, il les séduisait. Karl Menninger a souvent raconté l’histoire de la conférence de Masud Khan à sa Clinique. Après après celle-ci, Khan a offert à Menninger, collectionneur fanatique de chevaux, quatre étalons arabes de ses « étables royaux » au Pakistan. Inutile de dire qu’ils ne sont jamais arrivés. Des années plus tard, interrogé par un collègue de Menninger, Khan ne s’est pas démenti. « Ne savez-vous donc pas », a-t-il expliqué, « que je dis toujours aux gens ce qu’ils veulent entendre ?! » * * Comment a pu, la « science de l’esprit » de Freud, finir par produire quelqu’un comme Khan ? Comment a-t-il pu, Khan, s’infiltrer dans les quartiers les plus fermés du monde psychanalytique ? Une thèse que j’ai entendu de la part des psychanalystes britanniques est que Khan s’est adapté au sol particulièrement fertile des praticiens iconoclastes des méthodes de Freud qui l’étaient tout autant. « Les psychanalystes et leurs patients ont été tolérés en tant qu’une partie d’une horde sauvage, mais sans danger, d’excentriques dans une terre d’excentriques », écrit Gregorio Kohon à son livre sur The British School of Psychoanalysis, son recueil de textes classiques de l’école des Indepéndants. Tout autrement que l’histoire de la psychanalyse en Amérique, où des renégats ont crée des écoles dédiées à chaque variation imaginable de la psychanalyse, la psychanalyse britannique, ou psycho-analyse, comme on y écrit souvent, s’est développé à l’intérieur d’une seule organisation officielle : l’Institut de psycho-analyse. Alors que de nombreuses écoles existent en Grande-Bretagne – freudiens, kleiniens, Indepéndants, annafreudiens, partisans de la théorie de l’attachement – elles existent toutes à un seul endroit, même si leur coexistence est parfois difficile. Et cet endroit a été crée par Ernest Jones tout seul. Aujourd’hui plus connu comme l’auteur de la biographie autorisée de Freud, Jones possédait déjà une carrière neurologique bien établie et réussie quand il s’est découvert frustré par l’incapacité de la médecine à comprendre les bizarreries et les pathologies de l’esprit. Il a lu la « Dora » de Freud en 1905 et a rencontré son auteur à Salzbourg, lors du premier Congrès psychanalytique, en 1908. Invité par Jung, Jones y présenta son texte, « La rationalisation dans la vie quotidienne », qui lança le terme employé pour la première fois dans son titre. Entre 1911 et 1913, Jones a été analysé par Ferenczi, un des transgresseurs du cadre le plus célèbre de la psychanalyse, connu pour ses pratiques auprès de ses patientes. En 1919, Jones fonda la Société britannique de psychanalyse, qu’il présida jusqu’à 1944. Du moment de sa fondation, la Société se trouva divisé entre ceux qui voulaient préserver le projet freudien et ceux qui voulaient s’en éloigner. Les deux principaux points de divergence portaient sur l’analyse des enfants et sur le rôle de « l’environnement », parfois appelé aussi « des relations objectales » en tant qu’elles s’opposeraient aux pulsions libidinales internes, pour le diagnostic et pour le traitement des maladies mentales. Les freudiens britanniques ont toujours insisté sur la possibilité d’appliquer la psychanalyse aux enfants. Ils ont approfondi leurs thèses en 1926, quand Jones invita Melanie Klein à immigrer de Berlin à Londres. Le premier texte que Klein leur donna, « Notes sur la psychanalyse d’un enfant de cinq ans », posait que les fantasmes de l’enfant étaient liés au sevrage et à l’apprentissage de la propreté. Klein soutenait que le complexe d’Œdipe apparaissait au cours des premiers mois de la vie, plutôt qu’entre trois et cinq ans, comme le croyait Freud. Son défi le plus osé à l’égard de Freud eut lieu lorsqu’elle ouvra un colloque de 1927 avec une critique vigoureuse d’Anna Freud et de son Introduction à la technique psychanalytique avec les enfants. Nombreux étaient ceux qui se demandaient si Klein ne s’écartait pas de la psychanalyse, tout comme Jung l’avait fait auparavant, plutôt que de simplement l’élargir. La Deuxième Guerre a apporté un déluge d’analystes du continent vers Londres, y compris Freud, qui s’échappa de Vienne grâce à un accord conclu entre Jones, la Princesses marie Bonaparte, William Bullit, ambassadeur nord-américain en France, et les nazis. Aussi bien Bullit que la Princesse avaient été des patients de Freud. Lors de leur arrivée à Londres, le 6 juin 1938, sa fille et lui-même étaient reconnaissants envers les anglais, mais ils craignaient aussi que les thèses de Klein n’aient déjà remplacé les leurs. Après le décès de Freud, en septembre 1939, les luttes entre ses « enfants » se sont intensifiées. Alors que certains vénéraient Anna Freud en tant que brillante psychanalyste d’enfants, d’autres suspectaient que sa célébrité était due au népotisme de son père et n’appréciaient pas qu’elle se soit auto instituée gardienne de l’héritage de son père. Et, avec raison, Anna suspectait que nombreux étaient ceux parmi les disciples de Freud qui ne l’aimaient pas. Même Jones, ami intime de la famille et leur sauveur, avait affirmé dans une lettre à Klein qu’Anna « était un morceau dur et indigestible (qui) avait été aussi loin en analyse qu’elle pouvait et qui n’avait aucune originalité des pionniers. » Les controverses entre Anna Freud et Melanie Klein atteignirent leur apogée au cours des années 1943-1944. Au milieu des Blitz, l’institution psychanalytique britannique menait une guerre à elle seule. « Alors que nombreux étaient ceux qui trouvaient une nouvelle communauté sous les menaces de la guerre », observe avec pertinence Eric Rayner dans son livre Le groupe des "Indepéndants" et la psychanalyse britannique, « c’était le contraire qui s’est produit parmi les psychanalystes de Londres ». Pour l’essentiel, les controverses entre Anna Freud et Melanie Klein portaient sur les différences techniques psychanalytiques avec les enfants. Anna Freud soutenait que le but de la psychanalyse d’enfants était d’aider les enfants en souffrance, ce qui exigeait, pensait-elle, un lien positif de soins. Étant donné les capacités verbales limitées des enfants, Anna Freud ne croyait pas qu’ils pouvaient développer une relation transférentielle classique ; elle croyait que la psychanalyse d’enfant revenait à un jeu soutenu par les interprétations de l’analyste. En revanche, Melanie Klein considérait que le jeu de l’enfant était l’équivalent de la libre association des patients adultes et ramenait ce jeu aux fantasmes agressifs précoces de l’enfant. Melanie Klein soutenait que l’agressivité des enfants était bien plus violente que tout ce que les freudiens pouvaient imaginer. « Pour Freud, l’enfant est un sauvage égoïste », observe l’historien Peter Gay. « Pour Melanie Klein, l’enfant est un cannibale meurtrier. En outre, Melanie Klein insistait à mettre les patients devant leur fantasmes agressifs – technique qui laissait de côté l’importance de soins qu’Anna Freud croyait essentielle à une analyse bien réussie. Bien consciente que ses méthodes heurtaient les techniques plus compassionnelles de la Société, Klein écrivit à Jones qu’elle craignait que « le concept de dépression, pour beaucoup de monde, est trop douloureux et trop difficile pour être accepté et a donc comme conséquence de les faire régresser à des positions antérieurs, plus “sécurisantes” ». Ces « positions plus sécurisantes » constituaient précisément le territoire dans lequel se déroulait l’analyse de Masud Khan par Winnicott. Cette analyse portait sur la création d’une situation sécurisante, non pas tellement pour le déroulement du travail d’interprétation, mais pour que Khan puisse vivre une relation de confiance avec son analyste. Les sentiments difficiles qui sans doute surgirent entre les deux hommes – le narcissisme de Khan, sa façon d’intimider Winnicott, le paternalisme de Winnicott envers Khan comme aussi son extrême dépendance à son égard – tout cela aurait pu exiger, pour être résolu, une relation analytique plus structurée et plus à même de contenir des situations de confrontation. * * * À la fin des Controverses, l’abîme entre les différentes positions était devenu si gigantesque que la Société a établi un compromis très typiquement britannique : ils « se mettaient d’accord pour être en désaccord » au sujet de la nature de la pratique et de la théorie psychanalytiques, garantissant seulement que les futures générations d’analystes aient connaissance des deux positions en présence. La Société fût divisée en trois groupes : le « A », comprenant les disciples de Melanie Klein, le « B », comprenant les disciples d’Anna Freud et le « C », comprenant le reste de la Société. En outre, l’accord prévoyait que le premier superviseur d’un candidat viendrait de son propre groupe, mais que son deuxième superviseur ne proviendrait ni du groupe des kleiniens ni du groupe des annafreudiens. Le Middle group, devenue depuis de Groupe des Indepéndants, se trouvait précisément dans cette région intermédiaire, ni kleinienne ni annafreudienne, et était composé d’analystes tels que Winnicott, Khan, Margaret Little, Marion Milner, W. R. D. Fairbairn, Nina Coltart, Michael Balint, et John Bowlby. Dès sa fondation, le Middle group avait comme principal souci la relation entre les gens et non pas les « pulsions » qui les habitent. Alors que Freud et Klein établirent la carte d’un monde interne volcanique, les analystes du Middle group, comme Winnicott et Khan, se sont appropriés leurs découvertes et les ont utilisées pour comprendre les relations interpersonnelles. Winnicott a établi l’environnement comme centre de son travail, notamment la relation entre la mère et son enfant. Pour lui, la mère a une double responsabilité : d’abord, protéger l’enfant de cet environnement ; deuxièmement, survivre os attaques du « cannibale meurtrier », l’enfant kleinien. Winnicott a appelé ce processus protecteur de holding et il a élargi son utilisation à sa pratique clinique avec des adultes. Dans ses recherches en vue de l’établissement d’un « espace sécurisant pour le holding », il effaçait souvent les formalités classiques de la psychanalyse, en répondant aux appels téléphoniques des patients pendant ses séances et en leur rendant visite à des moments inattendus. Winnicott littéralement tenait les mains ou les têtes de certains patients entre ses mains, comme on peut bercer un enfant effrayé. À l’égard de patients les plus perturbés, comme Khan, Winnicott croyait que tout ce que l’analyste avait à faire c’était de leur offrir un environnement sécurisant de holding. * * * Au cours des années 1960, à l’apogée de la carrière de Khan, la Londres psychanalytique paraissait être le centre du monde. « La psychanalyse était l’avant-garde. Sa marginalité la rendait spéciale. Elle n’appartenait ni à la tradition universitaire, ni à la tradition médicale. Elle gardait une relation très indépendante avec la culture », commente le Dr. Peter Kramer, auteur de Listening to Prozac, qui a suivi une analyse alors qu’il faisait ses études à Cambridge. Peter Fonagy, immigré hongrois, actuellement professeur de psychanalyse à l’University College de Londres, se souvient de sa découverte de la constellation psychanalytique comme d’une expérience enthousiasmante. L’université proposait des séries de conférences faites par des analystes et même les plus grands amphithéâtres ne l’étaient pas suffisamment pour accueillir toute l’audience. Il fallait installer des circuits de télévision dans d’autres espaces. Richard Wollheim ou Erik Erikson nous semblaient des stars », me dit-il. Comme d’autres immigrés, Gregorio Kohon est arrivé à Londres au cours de ces années-là, attiré par les nouvelles ouvertures vers des nouvelles expériences. Après avoir obtenu son diplôme de psychologie en Argentine, il est venu en Angleterre poursuivre ses études avec David Cooper, chef-de-file de l’antipsychiatrie, qui a essayé de synthétiser le marxisme et le freudisme dans son livre de 1967, Dialectique de la libération. Dans ses peu probables conférences, il réunissait des gens comme Herbert Marcuse, Allen Ginsberg et Stokely Carmichael. Dans la journée, ses étudiants discutaient les Quatre Quatuors, de T. S. Elliot, Sartre, les mystiques chrétiens et des textes bouddhiques. La nuit, ils vivaient dans des communautés brinquebalantes dans des maisons abandonnées qu’ils occupaient et réhabilitaient. Kohon partageait sa maison avec cinq colocataires, deux autres étudiants et trois patients qui souffraient plus ou moins de schizophrénie ou autres psychoses. « C’était l’institutionnalisation d’une vie très déstructurée. L’idée était de créer un espace pour la psychanalyse où les patients ne se sentent pas persécutés. Nous nous occupions d’eux et leur apportions des soins à travers notre participation dans leurs vies », se souvient-il. Tous partageaient les tâches domestiques. Un des colocataires de Kohon commençait à faire la cuisine à dix heures du matin et se préoccuper tellement de sa recette qu’à dix heures du soir le dîner ne serait pas encore prêt. Un autre ne mangeait que des produits crus. Tout comme Cooper ou Laing, Masud Khan était considéré comme révolutionnaire. En tant que clinicien, Khan était connu par sa disponibilité envers les cas les plus difficiles, des patients dont les précédents analystes voulaient se débarrasser. Il utilisait des méthodes peu orthodoxes, transgressant le cadre analytique pour choquer un patient, parfois de manière violente. Il pouvait faire tout et n’importe quoi pour établir une « vraie relation ». Khan était aussi un enseignant iconoclaste. « Il en abusait, mais il était aussi un des enseignants les plus inspirés que je n’ai jamais eu », dit Kohon. « Il entrait dans la salle, pointait un étudiant du doigt et lui disait, “J’entends beaucoup parler de vous !” Et il était clair que ce qu’il entendait provenait de son divan ! Eh bien, si vous êtes un étudiant et qu’un enseignant vous dit cela, vous n’osez pas ouvrir la bouche. » Même controversées, la technique de Khan était plus ou moins sur la même longueur d’ondes que celles du reste de la culture expérimental des années 1960, comme celle de Cooper, ou de Laing et même que celle beaucoup plus timide des analystes du groupe des Indepéndants. À la suite des thèses de Winnicott au sujet de l’importance de la relation analytique, un certain nombre d’analystes s’interrogeait au sujet de l’importance de la présence de l’analyste dans le couple en relation. La passivité stéréotypée n’était plus à la mode. Dans son texte fondateur, “Slouching towards Bethlehem or Thinking the Unthinkable in Psychoanalysis” , Nina Coltard expose le cas d’un patient qui ruminait en silence jour après jour jusqu’à ce qu’elle se trouve tellement en furie qu’elle lui crie dessus. « Simplement, et tout à coup, j’ai été furieuse et je lui ai engueulé pour ses attaques prolongées, létales, contre moi et contre l’analyse », écrit-elle. « Cette explosion de ma part a changé le cours de l’analyse ». « Parfois on entend dire que le groupe des Indepéndants n’est pas un groupe du “milieu” (middle), mais un groupe embourbé (muddled). C’est un peu vrai », écrit Kohon. Alors que les analystes de ce groupe se glorifient de leurs capacités cliniques, ils avouent aussi être souvent moins rigoureux théoriquement que les kleiniens, par exemple. Cette flexibilité leur permet, pensent-ils, d’être plus éveillés, plus « disponibles » à l’égard de leurs patients. Ils pensent que la capacité d’écoute de l’analyste indépendant, de s’ouvrir à l’expérience du patient, met les analystes indépendants dans une place à part, dans une position souvent supérieure à celle des autres écoles. Allégés de toute théorie rigide, ils sont les non-conformistes de la psychanalyse. « L’aversion à l’égard des constructions de systèmes, souvent caractéristique de l’empirisme, implique une négligence à l’égard des théories cohérentes, ce qui amène dans le meilleur des cas au renforcement des pratiques de techniques difficiles face à l’adversité », écrit Eric Rayner dans son étude sur ce groupe . Kohon affirme la même chose de manière plus crue. « Ceux que d’autres voyent comme leur handicap est en fait la force des Indepéndants. Ce qu’ils proposent est surtout, mais non pas exclusivement, une position professionnelle. C’est cela qui maintien la distance nécessaire entre l’analyste et le patient », écrit-il. Mais que se passe-t-il quand l’analyste ne parvient pas à garder une « position professionnelle », quand il ne réussit pas à respecter la distance entre l’analyste et le patient, comme ce fût le cas de Khan ? Est-ce par pur hasard que les constructions théoriques qui permettent à l’analyste de garder sa distance par rapport au patient étaient étrangères aux traditions correspondantes à la cure et à la formation de Khan ? « Si on n’a pas une bonne théorie du processus interactif, on reste à sa merci », affirme Peter Fonagy. « Cela ne veut pas dire qu’il nous faut une théorie “correcte”, mais il nous faut une théorie ferme et bonne à laquelle nous en tenir. Autrement, la puissance de la rencontre interpersonnelle avec le patient est telle qu’elle nous balaye, tout simplement. Le problème avec les Indépendants est qu’ils ont été si forts sur les aspects expérimentaux de l’analyse qu’ils ont oublié les mécanismes psychologiques. Ils ne savaient plus dans quel enfer ils étaient et certains d’entre eux ont été balayés. » Être « balayés » par la puissance de la relation analytique a été un des principaux accidents de la psychanalyse dès son invention. Le premier collaborateur de Freud, Joseph Breuer, a pris la fuite devant Anna O., quand elle l’a séduit. Freud a appelé ce phénomène de « contre-transfert » processus dans lequel les émotions d’un analyste, positives ou négatives, sont mobilisées par le patient. Il l’a considéré comme un trait névrotique que l’analyste doit surmonter pour être en mesure de réaliser correctement son travail. Depuis Freud, le contre-transfert a suscité trois positions principales à son égard, explique Robert Young, analyste texan établi à Londres, qui a été éditeur de la Free Association Books et professeur à Cambridge. Il résume l’histoire du contre-transfert à mon intention, en mentionnant plusieurs de ses articles sur la question. « Un analyste peut se débarrasser de son contre-transfert à travers l’approfondissement de son analyse, qui lui permet de se concentrer sur le transfert de son patient. Il peut essayer de l’utiliser de manière contrôlée, comme l’indique Freud quand il soutient l’utilisation par le thérapeute de son inconscient pour se faire une idée de l’inconscient du patient. Ou il peut encore plus ou moins “s’y faire” et considérer cette communication d’inconscient à inconscient comme le seul lien authentique entre l’analyste et le patient », me dit-il. Une des techniques cliniques dont les Indépendants sont les plus fiers est leur utilisation du contre-transfert. « Étant donné l’importance qu’ils accordent à l’interrelation entre le patient et l’analyste, le contre-transfert est devenu la source la plus importance pour la formulation des interprétations de transfert. », écrit Kohon. La notion selon laquelle les analystes doivent « s’y faire », qu’ils doivent s’appuyer sur leurs réactions contre-transférentielles à l’égard du patient pour leurs avancées importantes – et peut-être même pour les plus importantes – était en vogue pendant la formation de Khan. Pour les Indépendants, le contre-transfert, autrefois pathologique, est devenu normal, avant de se révéler essentiel. Entre des mauvaises mains, le danger du contre-transfert est évident. « Prendre appui, pour toute interprétation, sur les sentiments contre-transférentiels implique le déni de ce que le patient a à dire », avertit Kohon. * * * Mohammed Masud Raza Khan est né en 1924, dans le territoire du Punjab, en Inde, actuellement le Pakistan. Sa mère, âgée de dix-sept ans, était une danseuse d’une ravissante beauté. Son père, un riche propriétaire terrien de soixante-seize ans, l’a prise comme sa quatrième épouse. Khan ne s’est jamais remis des circonstances ignobles de sa naissance. Certains ont même suggéré que ses théories, qui soulignent les dommages provoqués par l’indifférence maternelle, s’ancrait fermement dans sa biographie. Khan était désespéré par les décès récent de son père et de sa sœur quand il a commencé son analyse en 1946. Sa première analyste, déjà pour sa formation, a été Ella Sharpe. Khan était un étudiant précoce, doué intellectuellement – il se vantait d’avoir écrit une thèse sur Ulysse, de James Joyce, et d’en avoir tiré un prix – et il a dévoré les anciens numéros du International Journal of Psycho-Analysis au cours de ses déplacements pour ses séances avec son deuxième analyste. Quand Sharpe est décédée, juste après une année du traitement de Khan, il a repris son analyse avec le Dr. John Rickman, qui a suivi trois analyses : une première avec Ferenczi, à Budapest, une deuxième avec Freud, à Vienne, une troisième avec Klein, à Londres. L’analyse de Khan a encore une fois été fauchée rapidement, comme Rickman est décédé en 1951. Après cela, Khan a immédiatement commencé une analyse avec Winnicott. Les spéculations sur la longue analyse de Khan avec Winnicott sont devenues un petit commerce à part entière dans le monde psychanalytique, quand certains y cherchent les racines à la fois de l’auto-destructivité de Khan et des imperfections de la psychanalyse. La relation entre les deux hommes était complexe, oscillant entre la complaisance filiale et la rivalité institutionnelle. Winnicott, principal théoricien de l’enfance, n’ayant pas eu d’enfants d’aucune de ses deux femmes, dont la première a été psychotique, souhaitait un fils. Khan, pour sa part, avait honte de sa mère et était endeuillé pour la perte de son père, sans rien dire de celles de ses deux premiers analystes. Au cours de son analyse avec Winnicott, il était tellement traumatisé pour la perte de Sharpe et de Rickman que quand Winnicott, qui avait déjà souffert plusieurs crises cardiaques, s’endormait au cours d’une de ses séances, Khan se levait pour aller vérifier que son troisième analyste était toujours vivant. Pour compliquer encore les choses, Winnicott a aussi été l’analyse de la première et de la seconde épouse de Khan. Pendant une certaine période, Khan a trouvé que sa deuxième épouse, Beriosova, avait davantage besoin de Winnicott que lui-même et il lui « prêtait » donc ses séances. La plupart du temps de son analyse avec Winnicott, Khan servait pratiquement comme son secrétaire. Riche d’origine, Winnicott avait aussi une secrétaire privée à temps plein. Khan s’occupait de différentes tâches éditoriales concernant ses nombreux livres et articles. La première preuve cabale de leur collaboration est un compte-rendu conjoint d’un livre de Ronald Fairbairn, Psychoanalytic Studies of the Personality , pour l’International Journal of Psycho-Analysis, écrit au cours de la deuxième année de l’analyse de Khan. Alors que Winnicott était indifférent à l’égard de la recherche théorique et clamait ne pas bien connaître Freud, Khan avait une connaissance encyclopédique de la littérature analytique. Cinq fois par semaine, Khan prenait le divan de Winnicott pour ses séances et la plupart des fins d’après-midi il venait à son bureau pour travailler sur ses textes. En tant qu’écrivain et éditeur, leurs relations étaient extrêmement fertiles ; en tant qu’analyste et patient, elles étaient un lamentable échec. Les raisons pour cela ont été discutées avec passion. Certains analystes suggèrent que Winnicott s’est immédiatement rendu compte que le narcissisme de Khan le rendait essentiellement inanalysable. D’après sa théorie, Winnicott a pu conclure que tout ce qu’il restait à faire avec Khan était une longue cure basée sur le holding. C’était peut-être la pire modalité d’une cure. Le Dr. Glen Gabbard, spécialiste des transgressions du cadre analytique, suggère que l’échec de Winnicott vint de son incapacité à affronter Khan directement. « S’il y a quoi que ce soit dans l’héritage de Winnicott qui conduit aux transgressions du cadre, c’est bien ses réticences à traiter l’agressivité des patients. Un lieu commun des transgressions du cadre que j’ai étudiées est le déni de l’agressivité autant de la part de l’analyste que de la part du patient. L’analyste essaie de conduire son patient vers la santé au moyen de l’amour, sans reconnaitre que son amour excessif envers son patient est une défense contre sa haine, qui peut saboter le traitement », me dit-il. Donald Campbell, ancien président de la Société, qui a initié et encouragé les enquêtes au sujet du parcours de Khan, croit qu’il y avait des bonnes raisons pour que ses analystes aient nourri de l’hostilité à son encontre. Campbell a été un étudiant de Khan et se souvient comment ce Pakistanais charismatique troublait ses élèves en les ridiculisant et en les injuriant. Winnicott était assez intimidé par Khan, qu’il considérait comme une sorte de biographe, d’interprète et d’apologiste. La séduction et le sadisme étaient des éléments importants de l’arsenal de Khan dans ses relations avec les gens. Cela ne m’étonnerait pas que Winnicott ait été lui-même affecté, » me dit-il. La dépendance intellectuelle de Winnicott à l’égard de son patient a sans doute dû porter préjudice à l’analyse de Khan. Brett Kahr, un psychothérapeute auteur d’une biographie de Winnicott, l’accuse d’avoir accordé la priorité à ses propres besoins, au détriment de ceux de Khan. « Il a profité de l’intelligence de Khan, de sa capacité de travail, et de sa vulnérabilité, en le traitant essentiellement comme un secrétaire non payé, plutôt que comme un patient, d’abord et avant toute chose », dit-il. « Comment diable a Khan pu croire que Winnicott se souciait intégralement de lui autrement que comme éditeur ? » Il est évident que leur relation inhibait la créativité de Khan. Ses quatre livres à lui, il n’a pas pu les écrire avant le décès de Winnicott. La conclusion la plus importante de Kahr est que leur relation malsaine n’a pas constitué une anomalie, mais a, au contraire, été très commune dans l’histoire de la psychanalyse. Il l’appelle de « névrose du secrétariat », processus qui transforme patients et disciples en secrétaires. « L’analyste de Winnicott lui-même, James Strachey, lui a demandé de l’aide dans la préparation de la Standard Edition, de même que son propre analyste, à lui, Strachey, Sigmund Freud, lui a demandé d’être le traducteur de ses œuvres. Le professeur de Freud, Jean-Martin Charcot, a utilise son élève dans la traduction de ses écrits neurologiques en allemand, me dit-il. Loin d’être une exception, argumente Kahr, Khan a fait partie d’une longue contre-tradition en psychanalyse : une guilde où les transgressions du cadre entre analyste et patient sont la règle, et non pas l’exception ; où le désir du patient de vivre une vraie relation avec son psychanalyste est réalisé, plutôt qu’il n’est analysé. Alors que les psychanalystes apprennent qu’ils doivent garder un cadre analytique strict avec leurs patients, leur propre expérience leur montre autre chose que ce qu’on leur a appris. L’intimité et l’amour dont Khan a eu l’expérience dans sa relation avec Winnicott ont pu acquérir une forme assez différente lorsque le premier a essayé d’appliquer ce qu’il avait appris dans sa relation avec Godley, l’autre britannique aristocrate riche de sa vie. Le passage de Khan vers la folie s’est accéléré quand sa mère et Winnicott sont morts à quelques mois d’écart, en 1971. Aussi quelques mois après, Beriosova l’a quitté. Il venait de recevoir les épreuves du dernier livre de Winnicott, Jeu et réalité, quand il a appris le décès de l’auteur. « J’ai joui d’une enfance protégée avec lui », Khan a écrit dans une lettre à son ami, la psychanalyste Robert Stoller, peu après cette perte. « Maintenant, je dois assembler mes pièces et devenir un adulte. » Il avait quarante-sept ans. Le coup de grâce est venu quand le testament de Winnicott a été lu. Khan apprenait que celui-ci avait nommé son épouse comme exécuteur littéraire et non pas lui-même. Après des années de travail éditorial désintéressé, Khan s’est senti cruellement rejeté. Sa propension déjà lourde à consommer de l’alcool s’est intensifiée. Il a commencé à avoir des aventures sexuelles avec un certain nombre de ses patientes et on l’a vu battre une de ses amies en public. Khan s’est même retourné contre Winnicott. Lors d’une rencontre autour de l’œuvre de Winnicott, Khan a annoncé à communiqué à un public ahuri d’analystes que Winnicott avait été sexuellement impuissant. Progressivement, le comportement de Khan est devenu plus erratique. Lors d’une conférence à Genève, il s’est échappé d’une des tables rondes et est aller voler une montre de prix dans une boutique, étant mis en prison pour la nuit, jusqu’à ce que l’un de ses collègues paye sa caution. La sexualisation et le sadisme de ses relations avec autrui se sont intensifiés. Il a reçu Susie Orbach, psychanalyste de la princesse Diane, assis sur une espèce de trône et s’est mis à faire des commérages au sujet de la vie sexuelle de ses patients. « À un certain moment, il nous a montré une épée, en se vantant de l’avoir utilisée pour tuer un chien qu’accompagnait un de ses patients à sa séance. J’ai compris que j’étais devant quelqu’un de profondément perturbé », dit elle. En l’accompagnant à la sortie, Khan lui a offert un livre du Marquis de Sade. Les attitudes de Khan au cours de ces années, raconte le metteur en scène Mike Nichols, lui rappelaient celles de son ami, le romancier Jerzy Kozinski, juste avant de se suicider. « Il y avait chez eux quelque chose d’extrême et de désespéré », dit Nichols. « Masud est devenu une épave indescriptible, un cauchemar. Pour l’essentiel, il a détruit Svetlana. » En 1976, Khan eut un diagnostic de cancer. Une partie d’un de ses poumons a été enlevée. Son divorce avec Svetlana fût prononcé la même année. En 1977, la Société a mis fin à sa position d’analyste de formation, sans l’étendre à sa qualité d’analyste tout court. Les analystes de l’avenir étaient protégés de Khan, mais les gens ordinaires, ses vrais patients, non. En 1987, son cancer s’est répandu. Il a souffert une ablation du larynx et d’une partie de sa trachée. Il est devenu agoraphobe, ne quittant plus son appartement. Il a réussi à continuer à écrire et, en 1988, il publie The Long Wait. La rumeur circule qui attribue au livre plusieurs passages injurieux. Quand il est apparu, la Commission d’éthique de la Société britannique de psychanalyse en a immédiatement commandé vingt-cinq exemplaires. Ceux à qui elle les a distribués n’ont pas été déçus. L’exposé clinique central du livre porte comme titre “A Dismaying Homosexual” – « Un homosexuel désespérant ». Il porte sur le traitement d’un certain « M. Luis », un Juif gay suicidaire. Les impropriétés de Khan culminent avec une de ses interventions particulièrement détestables : « Oui, je suis un antisémite. Vous savez pourquoi, M. Luis ? Parce que je suis Arien et j’ai cru que vous tous, Juifs, avaient disparu quand Jésus, qui était un de vôtres, par simple désespoir, s’était envolé vers les cieux, vous laissant aux soins torrides de Hitler, de Hitler et des crématoires. » Khan était trop malade pour se rendre à une convocation de la Société britannique de psychanalyse. Il a donc été « radié » en son absence. Décidé à avoir le dernier mot, il a démissionné avant de recevoir la communication officielle de son expulsion. Peu après, la Société a commencé à recevoir des menaces anonymes de bombes qui exploseraient à son siège. Même agoraphobe, alcoolique, ravagé par le cancer et cloué à son lit, Khan faisait tellement peur à la Société que son président a engagé un garde de sécurité. « C’était ce genre de terrorisme que Khan pouvait implanter dans l’âme de quelqu’un », se rappelle Kohon. L’homme que Charles Rycroft appelait « d’Archange brisé » est mort le7 juin 1989. Khan est resté un provocateur jusqu’au bout. Dans The Long Wait, il expose le cas d’un patient qui évoque son expulsion de la Société et, avant cela, le fait qu’il ait été interdit de poursuivre ses analyses didactiques. « Je ne pourrais pas m’en foutre davantage », répond-t-il. « Des gens du monde entier viennent me voir. Et même si ce n’était pas le cas, je pourrais rentrer à mon Pakistan ancestral, ne vous trompez pas à ce sujet ! » * * * Que s’est-il passé avec Masud Khan ? Sans doute, ses papiers personnels cachent des réponses à cela, mais ils sont inaccessibles jusqu’à 2039, au moins. Mais ceux qui y ont accédé nous avertissent qu’ils poseront plus de questions qu’ils n’en donnent des réponses. « Ils comprennent trois niveaux de journaux. Certains d’entre eux sont codés. Ainsi, le rapport entre eux n’est pas clair. Impossible de savoir quelles entrées sont vraies et quelles sont de la pure fantaisie », affirme Judy Cooper, patiente de Khan et sa première biographe. Linda Hopkins, deuxième biographe de Khan, croit qu’il souffrait d’un trouble bipolaire non diagnostiqué et que son éducation et son analyse lui ont aussi porté préjudice. Elle explique que Khan n’a été ni une anomalie ni la conséquence d’une erreur théorique fatidique de la psychanalyse Britannique. Plutôt, poursuit-elle, Khan a été un vrai paradoxe : clinicien et théoricien brillant, capable d’aider certain patients et d’en torturer d’autres ; un homme capable de susciter l’amour et l’admiration chez des analystes tels que Adam Phillips ou Christopher Bollas et, en même temps, la peur et la détestation de la part d’autres analystes. « Des psychanalystes avec une sensibilité philosophique parlent toujours de “paradoxe”, mais quand ils en rencontrent un vrai paradoxe, comme Khan, ils ne savent pas quoi en penser », dit-elle. Un jour, au cours de mes recherches, j’ai trouvé une lettre de Robert Stoller, son ami, que mentionnait la possibilité d’un paradoxe extrême : que Khan puisse avoir en fait fabriqué les études de cas qu’il expose dans The Long Wait , ceux-là même qui lui ont valu d’être expulsé de la Société qu’il aimait, comme son article sur « Un homosexuel désespéré ». Dans une lettre rédigée peu après le décès de Khan, Stoller dit « tout obituaire (que j’aurais écrit) serait inacceptable. J’aurais été troublé par ma colère contre les mensonges de Khan : sa fabrication intégrale du matériel clinique de son dernier livre. » Je commence à me le demander : aurait-il été capable d’aller jusque là dans son comportement bizarre et autodestructeur ? De se faire blesser par un coup qui n’en était pas un, mais un pseudo-coup, qu’il se serait infligé et, ensuite, convaincu ses ennemis de s’en servir contre lui ? Lorsque j’ai exposé cette idée à Judith Cooper, elle m’a cité quelques lignes du premier chapitre de son livre : « Khan semblait vivre dans “cet espace transitionnel” entre les expériences internes et externes qu’il comprenait si bien. Nous pouvons dire qu’il vivait dans l’interface entre les faits et la fiction, entre la vérité et la métaphore, entre la réalité et le fantasme. » D’autres suggèrent que Khan a eu la fin paradoxale qu’il aurait aimé, qu’il aurait adoré le pur absurde de toute la situation. * * * Comme mon déjeuner avec Godley arrive à sa fin, je lui explique ma théorie sur l’auto-sabotage de Khan et je lui demande s’il croit à mon idée, que Khan ait été la victime de sa propre extrême tortuosité, que Khan ait été incapable de se sauver de soi-même ? Il me répond en m’expliquant le titre de son article du London Review of Books, « Sauver Masud Khan ». « Khan disait toujours à ses patients qu’il avait “sauvé nos vies”. Il disait que personne d’autre n’aurait pu le faire et que nous devions lui en être reconnaissants. Et sans doute nous lui croyions », répond-t-il. « Je ne sais pas beaucoup sur la psychanalyse, mais Winnicott avait une thèse selon laquelle un bébé dont on ne s’occupe pas bien croit qu’il doit sauver sa mère. Que les problèmes de son entourage indiquent, non pas qu’il ait des difficultés, mais que la mère les ait », explique-t-il. Je pose une question : « Mais vous et les autres patients de Khan, vous n’avez pas été capables de le sauver, n’est-ce pas ? » « Eh bien, » répond Godley avec un sourire, son premier sourire depuis le début de notre entretien : « Ce ne fût pas faute de ne pas l’avoir essayé. »




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